Je quitte la tour Mori pour rejoindre l’un des deux autres sommets du “triangle de l’art” : le 21_21 Design Sight. Tout comme le musée que je quitte, il s’agit là d’un des hauts lieux de l’art contemporain au Japon.

Le 21_21 est un musée très récent : il a ouvert ses portes en 2007. Bien entendu, il dispose d’une architecture futuriste que l’on doit à Ando Tadao (l’architecte, par exemple, du Chichu Art Museum sur l’île de Naoshima). De l’extérieur, le bâtiment rappelle un insecte de papier que l’on aurait punaisé au sol.

L’objectif du 21_21 est de faire redécouvrir les objets et les événements de la vie quotidienne sous l’angle d’un design d’avant-garde. C’est d’ailleurs pour cela que l’endroit s’appelle “21_21″ : cela fait référence au 20 sur 20 que l’on obtient chez l’ophtalmologue pour une vision parfaite. Ici, le design permet de réinterpréter les choses, on en a donc une vision plus que parfaite, 21_21.

L’exposition qui a lieu en ce moment (jusqu’au 3 novembre) est tout à fait particulière : The Definition of Self. Les designers ont décidé ici de faire se (re)découvrir les visiteurs. Sacrée ambition !
Dès l’entrée, on passe par une petite cabine où une machine donne des instructions pour nous peser, nous mesurer, prendre nos empreintes, faire un scanner de la rétine ou encore dessiner une étoile dans l’air… Le ton est tout de suite donné. On peut alors entrer dans l’exposition à proprement parler.

Le visiteur est amené à s’apercevoir qu’il est très semblable aux autres visiteurs : nous avons tous deux bras, une tête, etc… Ce n’est pas une surprise. Par contre, il prend conscience que même s’il partage des caractéristiques communes avec la foule, il est unique. Lorsque l’on traverse un couloir dont l’un des murs est un écran de plusieurs mètres de longs, après seulement quelques pas, une petite flèche avec notre nom nous pointe et nous suit jusqu’au bout : notre taille et notre poids (mesurés par des capteurs astucieusement disposés) nous trahissent. De même, c’est la photo qui est au dessus, lorsque l’on dessine une étoile dans les airs, un ordinateur parvient immédiatement à nous identifier. Un motif géométrique, même simple, peut révéler notre empreinte.
Les designers s’amusent aussi à nous faire considérer des aspects de nous-même que nous ignorions jusqu’à présent. Un écran enregistre notre silhouette, et on peut ensuite la “dérouler” en tirant sur un fil. Vous imaginiez que le contour de ma silhouette fait presque 8 mètres ?!?!

Nous sommes donc tous différents. Mais jusqu’à quel point ? Il y a une sorte de piscine sur le bord duquel un petit scanner prend l’empreinte de notre index. L’empreinte numérisée apparaît alors à la surface de la piscine et se met à flotter librement. Emportée par le courant, elle finit par rejoindre un banc d’empreintes, de tous les visiteurs. On la suit mais au milieu de toutes ses empreintes, on ne sait plus vraiment… elles se ressemblent tellement.

Tous pareils, tous différents. Pareils dans nos différences. Différents dans nos ressemblances. Tout cela est bien compliqué.
En tout cas, on sait qui l’on est, c’est notre identité. Un point de repère, rassurant MAIS qui peut aussi être source d’angoisse. Lorsque l’on arrive aux portiques d’identification, on sent le doute poindre. Il faut se présenter devant une série de double portiques : homme/femme, -30ans/+30ans, souriant/neutre,… A chaque étape, on se place devant le portique qui nous correspond. Une caméra nous observe et, automatiquement, nous ouvre le portique si nous remplissons les critères. Devant le portique “femme”, la porte ne s’est jamais ouverte. Alors qu’en me plaçant devant le portique “homme”, j’ai pu passer. Pendant le temps où la caméra compare ce qu’elle filme aux données qu’elle a en mémoire, on doute : suis-je quelqu’un de souriant ? le portique va-t-il s’ouvrir ? Suis-je, donc, dans la norme ? Lorsque notre identité est questionnée, il y a toujours un sentiment de malaise.

Le malaise arrive d’ailleurs à son apogée dans l’installation “You < goldfish”. Il s’agit d’une petite cabane dans laquelle on entre seul. On se retrouve alors dans une salle de bain. Il y a une commode avec un aquarium (de l’eau mais pas de poisson), un tapis, un lavabo avec du savon, une brosse à dents, un miroir, etc… Situation normale. Et pourtant, quelque chose est bizarre, on ne se sent pas très bien. Alors, on regarde à nouveau cette salle-de-bain. Machinalement, les yeux se posent sur le miroir et le choc se produit : on n’apparaît pas dans le reflet du miroir. A bien y regarder, en plus, il y a maintenant un poisson rouge dans l’aquarium. Je suis là, mais sans reflet. Le poisson rouge n’est pas là, mais se reflète. On se sent vraiment bizarre. Existe-t-on vraiment si l’on ne peut même plus s’envisager physiquement ?

En plus, plus loin, un panneau de bois trahit mes pensées. Si je regarde dans l’œilleton la grande image, une projection affiche les détails sur lesquels mes yeux s’attardent. J’ai perdu mon reflet, c’est-à-dire mon existence physique et maintenant, tout ce qui me reste, mes pensées sont à la portée de tous.

Expérience plus que déroutante que cette “Definition of Self“. Le 21_21 est un lieu très conceptuel qui rebutera une partie des visiteurs mais séduira les amateurs de design. Très abstrait, insaisissable, parfois totalement incompréhensible et pourtant fascinant : un bel avenir attend le 21_21, ça ne fait aucun doute.